Marco Sabbatini

Ce qui frappe dans Le Gardien, c'est à quel point le texte d'Harold Pinter exploite les ressources propres au théâtre. Impossible, en effet, d'imaginer l'intrigue de la pièce sous forme de nouvelle ou de roman: la fable imaginée par le dramaturge anglais y perdrait une bonne partie de sa force et de son pouvoir de fascination.

Chaque paramètre théâtral est exploré ici au maximum de ses possibilités : l'espace (un huis clos jouant avec une rare subtilité sur l'opposition entre l'intérieur et l'extérieur), le temps (trois actes séparés respectivement par quelques secondes et deux semaines, au sein desquels l'action est ininterrompue) et la parole (trois personnages dont les discours et les silences exigent une participation active et constante du spectateur, invité à interpréter ce qui lui est donné à entendre).

Si la situation de départ, l'atmosphère générale et l'interaction entre les personnages peuvent rappeler l'univers de Samuel Beckett, la pièce de Pinter s'accommode mal de l'étiquette d'« absurde », dans la mesure où elle trouve un équilibre parfait - d'où peut-être son succès immédiat et jamais démenti depuis sa création - entre celui-ci et une dimension « réaliste » : ce que disent et font les personnages peut trouver une explication rationnelle, tout en se prêtant aussi à une interprétation symbolique, métaphysique, psychanalytique, etc.

À travers Mick, Aston et Davies, Harold Pinter nous confronte à ce qui fait de nous des êtres humains - identité et société, solidarité et sens éthique, but de l'existence et angoisse métaphysique, etc. -, mais il nous propose aussi un jeu : un jeu tour à tour comique et cruel, grotesque et complexe où le plaisir et l'analyse s'entremêlent inextricablement pour le spectateur, l'invitant à une réflexion éthique, créative et collective sur l'animal social qu'il porte en lui.

Marco Sabbatini

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